Quelques usagers


Stéphane est le premier que je dessine officiellement. Il fait un peu peur avec sa croix, ses tatouages et son allure de gangster, mais en fait il est super gentil et facile d'approche. Lorsque je lui demande si je peux faire son portrait, il acquiesce volontier avec un petit sourire en coin. Il a des allures de Robert de Niro dans Taxi Driver. Je m'attend presqu'à une réponse du genre "Are you talking to me?".


Je n'ai pas pris le nom de celui-ci. Il a fier allure. Il me fait penser à un guerrier viking. Il écrit frénétiquement sur plusieurs feuilles de papier, des phrases jetées l'une après l'autre comme s'il était connecté sur une force invisible. Je me demande s'il n'est pas en train de pondre une épopée très ancienne issue de la mythologie scandinave ou de l'Edda germanique.


Le même jour, je fais la connaissance d'Ajar, puis de Jean-François. Les deux sont assis à la même table et dessinent. La rencontre des ces artistes me met en confiance. J'ai soudain la conviction que le répit peut aussi être un lieu de création ou les artistes sont bienvenues. Ajar a de grand yeux bleus très pâles, alors que Jean François cache les siens derrière des lunettes fumées. Ça lui donne l'aspect d'une vedette du cinéma qui tente de rester incognito. Je n'ai pas d'autres portrait de Jean-François, pourtant c'est avec lui que je passe le plus de temps. Il est fasciné par  mon carnet d'esquisses. Il fait lui même plusieurs portraits qu'il a affiché un peu partout sur les murs du répits. Il me dit que je devrais faire une BD à propos des sans-abris. Il trouve que c'est un bon sujet, que tout ces gens ont beaucoup de chose à dire. Il me recommande de voir "Joyeux calvaire", un film de Denys Arcand qui date de 1996.


Ajar me dis que son nom signifie jar sacrée. En même temps qu'elle me parle, elle dessine avec des pastels gras. Sur un petit carré de carton, elle accumule frénétiquement des traits de couleurs, superposés l'un après l'autre de manière abstraite. Elle me dit que le dessin lui fait du bien, ça semble une exutoire pour elle, comme si elle essayait d'évacuer quelque chose, de faire le vide à l'intérieur de sa jar sacrée.


Diane me dit d'emblée qu'elle ne veux pas être dessinée. Je dessine un personnage mais je lui explique que ce n'est pas elle, que c'est jsute un bonhomme comme ça. Je sais pas si elle me crois. Je dessine en m'inspirant de ce qu'elle me dit, sans trop la regarder. Je ne suis pas le premier artiste à passer. D'autres sont venus avant moi pour les croquer sur du papier, d'abord Jean-François et aussi d'autre projets dit de médiation culturelle. Je lui explique que mon but est de recueillir leur témoignage, que le dessin n'est qu'un prétexte, une manière d'établir un contacte avec eux.  Mais il y a cette crainte d'être utilisée, de se faire voler une part d'elle même. Malgré ses appréhensions, elle continue de me parler, elle a beaucoup de chose à dire. En riant, elle me confie que son surnom c'est Diane la démone, qu'elle aime faire des blagues.


Je croise Diane le lendemain. Cette fois elle accepte que je fasse son dessin. En regardant celui que j'ai fait la veille, je me rends compte qu'il lui ressemble tout de même un peu. Enfin, maintenant je peux la dessiner avec son consentement.  On est interrompus par la collation. Aujourd'hui, c'est du mais. J'aurais du me douter qu'il se passait quelque chose. Le répit s'est remplit d'une petite foule hétéroclite. Certains usagers semblent affectés par des troubles de santé mentale ou des substances, ou les deux. 


Une fille assez jeune en hoodie mange furieusement, elle attrape les épis, en prend 2 ou 3 bouchés puis elle les jettes. Parfois elle crache les morceaux de maïs à gauche et à droite, sans discernement. J'en reçoit quelques grains sur mon carnet. Je dois interrompre mon dessin. Après cet intermède, Marie-Soleil entre en coup de vent. "Regardez le beau crop top que je viens de trouver" Elle tend fièrement le morceau de linge. Le dit crop top en tricot me fait penser à des rangés de maïs. Marie-Soleil est un personnage flamboyant, elle porte bien son nom. Me voyant dessiner, elle vient s'asseoir avec moi, Diane et Jean-François. Après quelques échanges, je comprends qu'elle est une femme trans. Parmi les usagers et les intervenants, il y a plusieurs personnes trans.


Marie-Soleil me dit: "Je trouve que tu n'est pas assez dans l'émotion avec tes dessins". Je penses qu'elle essaye de me provoquer, mais peut-être qu'elle a raison. J'essaye sans doute de me protéger, et aussi de ne pas tomber dans la sentimentalité avec ces portraits. En même temps, son commentaire me fait un peu rire, dans la mesure ou elle n'a pas vraiment regardé mon carnet. J'apprends qu'elle a eu elle aussi un parcourt artistique. Je la trouve très belle. À sa manière, elle est elle-même une oeuvre d'art.


Je fais la connaissance de Jean-Philippe. Ça fait quelques jours que je le vois au répit, mais il se tenait à l'écart avec un air un peu sombre. Sous sa casquette, il semble cacher une certaine timidité et sans doute aussi un peu de calvitie. Il me dit "les riches ont toute" Difficile de ne pas être d'accord. En regardant mon dessin il me dit aussi "J'ai l'air d'un petit rat musqué". Il me fait rire. Même ça ne lui ressemble pas tout à fait, mon esquisse a fait ce qu'elle avait à faire, elle m'a permis de le rejoindre. Sous sont air renfrogné, il a l'air vraiment sympa.




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